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Loin d’être une super star comme Youssou Ndour, Wasis Diop reste un grand nom de la musique mondiale avec son subtil jeu de guitare et ses compositions raffinées. Il reste tout de même un artiste énigmatique qui ne cherche pas la gloire.
Il a chaud et reste enturbanné dans une écharpe grise, ne défaisant les boutons de sa chemise noire qu’à regret malgré la quiétude matinale du Just 4U. Il a 58 ans maintenant et son image ne changera plus. A part lui et son défunt frère, personne ne saura peut-être si elle lui sera fidèle. Si elle lui ressemblera vraiment au-delà des apparences qu’il semble semer comme de petits cailloux pour tromper les suiveurs de son parcours. Depuis le temps, il s’est peut-être, lui-même, trompé de chemin. Ou bien, il en a changé. Vu de loin, il ne semble pas doué pour les lignes droites.
La première lecture de son parcours en ferait un artiste solitaire tourné vers son seul plaisir : la musique. Homme de bien, parti de rien, il use aujourd’hui de sa notoriété afin de faire profiter aux autres de son art. Wasis Diop naît en 1950, dans le tumultueux et populaire quartier de Colobane, est toujours plongé dans ses incertitudes et dans ses mirages. Fils d’un haut dignitaire lébou, il grandit au milieu de ses nombreux frères et sœurs. Très tôt, le môme montre qu’il aime passionnément la musique et veut bâtir sa vie autour des sons et de la danse, dès l’âge de 14 ans en jouant à la guitare.
Pour fuir le veto familial, il tente de voler de ses propres ailes sous l’ombre et l’œil protecteur du talentueux cinéaste Djibril Diop Mambéty. 1974 arrive comme un cadeau du ciel et lui permet de rencontrer le musicien bissau-guinéen Umbañ Ukset avec qui il crée le groupe West African Cosmos, dont la musique combinera Occident et Afrique en un style «Afro-Jazz» et, cela, bien avant que l’appellation «World Music» existe dans le showbiz mondial.
Avec lui, les paradoxes et les aventures sont constants. Il les multiplie à souhait afin de satisfaire cette quête effrénée d’originalité et de rencontres. Un ami : «Il a des vagues d’enthousiasme et de spleen. On est tous peut-être comme ça mais chez lui, tu le vois.» Les suiveurs de son parcours énigmatique ont alors compris pourquoi, l’enfant de Colobane a quitté son premier groupe en 1979 pour se retrouver au Japon, à côté de Yasuaki Shimizu, un musicien japonais d’avant-garde qui deviendra ensuite son très proche collaborateur.
Le goût du voyage et des rencontres fructueuses lui ouvrent de nouvelles opportunités musicales en Jamaïque pour lui permettre de s’enrichir des savoirs de Lee Scratch Perry. Là il enregistre avec lui, avant de retourner en France en 1980. Depuis ce moment, il fait de fréquents voyages entre Londres, Paris et l’Extrême Orient où il a bâti une reconnaissance internationale grâce à ses talents indéniables d’artistes et à ses connexions. Il reconnaît sans détours que ses nombreuses pérégrinations constituent un atout majeur dans sa vie d’artiste : «Dans cette vie, rien n’est statique... Le seul danger est de ne pas s’adapter, de ne pas voyager, de rester au même endroit, musicalement ou spirituellement. Notre réponse en tant que musiciens est d’aller de l’avant.»
GRAND NOMADE
Cette expérience sera d’une grande utilité pour l’artiste, même si son pays ne lui a jamais renvoyé la reconnaissance qu’il mériterait ou qu’il attendait. Pourtant, il jouit d’une aura et d’une admiration exceptionnelle sur la scène internationale même s’il n’a pas la dimension d’un Youssou Ndour. Dans le monde du showbiz, il est un roi azimuté mais admiré. Il est surtout un pionnier de la World music où il est presque difficile de se faire une place au soleil. Ses concerts sont attendus un peu partout dans le monde avec énormément d’envie. Ses produits musicaux s’arrachent comme de petits pains à travers la planète musicale. Wasis Diop satisfait alors ses fans en 1993, en sortant son premier album solo. Il s’agit de «Hyènes», une bande originale du film «Hyènes» du cinéaste Djibril Diop Mambéty qui sera finalement considéré comme un album à part entière.
Les deux frères sont très proches et cet album est le résultat d’une symbiose autant artistique que fraternelle. On y trouve le talent délicat de Wasis Diop et son sens de la synthèse des cultures. Son succès mondial est confirmé en 1995 par son deuxième album «No Sant». Le single «African Dream» est plébiscité et entre dans les charts anglais. Il est cité parmi les principaux artistes internationaux d’Afrique et l’un des piliers de l’Afro-Jazz. Dans le troisième album «Toxu», sorti en automne 1998, Wasis Diop cimente définitivement sa réputation d’artiste de dimension internationale. Est-il aujourd’hui un homme comblé après tout ce qu’il a entrepris et réussi ? «Non ! Je ne suis pas une star. En fait, je ne cherche pas la gloire. Je fais juste de la musique parce que je l’aime» dit-il.
Les musiques pour le cinéma et la télévision, lui donnent une grande liberté musicale représentent une partie grandissante de sa production. Avant de connaître le succès avec la musique, Wasis Diop a commencé comme acteur dans Badou Boy (1970), un des premiers films de son frère réalisateur, Djibril Diop Mambéty, et joue encore occasionnellement, dans «Les princes noirs de St Germain des Près» de Ben Diogaye Béye en 1975, ou «Le onzième commandement» de Mama Keita (1998) et «Fleurs de sang» de Myriam Mézières (2002). Il écrit ensuite la musique d’une dizaine de films dont «TGV» (1998), «la Petite vendeuse de soleil» (1999). Mais la reprise d’une de ses chansons, «Everything ...Is Never Quite Enough», dans le remake de «l’Affaire Thomas Crown» de John Mc Tiernan en 1999 lui ouvre les portes de l’Amérique.
Cependant, la vie avec son lot d’incertitudes et d’imprévus, bloque son élan artistique. Son frère siamois, son jumeau comme il le clame, est emporté par la grande faucheuse : Djibril Diop Mambéty, cinéaste inoxydable et génie insondable du 7e art sénégalais. «Je ne sais pas trop, mais, la disparition de Djibril (Diop Mambéty) m’a quand même un peu marqué» avoue-t-il. Ça l’éloigne un peu des scènes musicales. Il devient pendant dix ans aphasique pour certainement honorer la mémoire de son défunt et complice frère et revenir cette année avec un nouvel album. «Judo Bek» (La joie de vivre), sorti le 19 mai, est une véritable production artistique mûrie avec le temps, entre les musiques des films, l’opéra du sahel pour lequel il a sillonné l’Afrique pendant trois ans, à la recherche de ses héros et tous les projets qui l’ont mené aux quatre coins de la terre pendant une décennie.
Avec ce nouvel album, il a orienté sa réflexion sur la vie et à mesure de l’évolution de la sienne. Wasis Diop montre qu’il n’est pas insensible aux événements et aux gens. Il répond à l’appel de la rue, parle de la prostitution, de l’hypocrisie, des voyages et de la situation des enfants. Wasis Diop ne chante pas, il raconte aussi des vérités philosophiques et reste fortement attaché aux pratiques ancestrales. «C’est un album qui parle de la vie. Ce sont de petites scènes que je raconte d’après mon expérience. Parfois, je me penche sur les chants de Mame Gorgui Ndiaye pour essayer de décortiquer ce qu’il dit. Vous vous souvenez de ce que faisaient nos ancêtres avant l’arrivée de la pluie ? Grand-mère et grand père chantaient et dansaient pour avoir la pluie. C’est dommage qu’on en fasse plus et qu’on attende la météo pour savoir s’il va pleuvoir ou pas» se désole-t-il.
RETOUR SUR LA SCENE SENEGALAISE
La personnalité de Wasis Diop surprendra toujours, reste difficile à cerner et à percer. En tout cas, il s’obstine à vouloir vivre tout simplement sa vie en exerçant tranquillement son métier. A vivre tranquillement sa vie. C’est là qu’il s’est distingué. S’il a parfois du mal à accepter le prix de la liberté, il s’entête à vouloir vivre son existence en se moquant des convenances et des statuts des personnes. Tant pis, si on le dit trop simple et simpliste. Il veut seulement jouir de sa liberté, ne croire qu’en sa ligne de conduite et en ses amis. Son one man show n’est pas mal. Il raconte l’adolescent de Colobane binoclard et grassouillet, vêtu de son bermuda et de ses jeans. Avec acuité et nostalgie, il aime observer les banalités du quotidien des enfants, des regards innocents qu’on envoie à la boutique, qui se chamaillent dans les ruelles de Dakar. «Ah oui ! Quand je vois les enfants, je me retrouve dans ce qu’ils font. Je me rappelle de cette enfance. J’aime marcher dans les rues, parler avec les gens. Parfois, on me dit c’est toi Wasis. Je suis resté le même» philosophe-t-il.
Aujourd’hui, ses fans sont heureux. Dix ans après sa dernière prestation au Sénégal notamment lors du Festival de jazz de Saint-Louis en 1997, Wasis Diop a retrouvé la scène dakaroise avec succès, le week-end dernier avec quatre concerts enflammés au Just 4 U et à l’Institut culturel français Léopold Sédar Senghor. Pourquoi cette longue absence ? «Je ne sais pas. Peut-être que c’est lié à la mort de mon frère ? Je sais que quand je retrouve le public dakarois, je suis un peu timide même si je reconnais que c’est un merveilleux public» sourit-t-il.
Durant ce week-end de concerts, tous les artistes sénégalais se sont inclinés devant son génie, après sa prestation douce dans une ambiance décontractée, pour lui dire : chapeau bas. Carlou D : «C’est un ange. Il est hors norme parce que c’est un artiste exceptionnel et multidimensionnel. Je suis impressionné.» Oumar Ndiaye Xosluman dixit : «Ce n’est toujours pas évident d’assister à ses spectacles. Tu te rends compte que c’est un grand. Je l’admire.» Cet homme qui quitte souvent les scènes aux pas de tortues pour s’enfoncer dans la nuit a envie, au fond, de ne jamais les quitter vraiment. Le jour où, il les quittera finalement, il emportera avec lui ses paradoxes et ses secrets.
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