|
Le chanteur sénégalais sort un nouvel album, Rokku Mi Rokka. Rencontre avec un monument de la musique...
Youssou N’Dour est l’équivalent africain de Bono : il se sert de sa célébrité pour faire connaître les combats de son continent et il fait de la bonne musique. Surtout sur son dernier opus, Rokku Mi Rokka (Give and Take). Après Egypte, son dernier opus où il avait travaillé avec des musiciens Egyptiens, Youssou fait un bond dans le cœur de l’Afrique et retrouve son groupe Super Etoile et ses racines musicales. Car l’Afrique est le berceau de tous les genres, du blues au hip-hop. Une savante interaction entre deux mondes, Rokku incarne à la fois la richesse de la culture africaine avec leur regard sur celle de l’Occident. Une pure merveille, comme notre rencontre avec ce maître.
L’album est bourré de sons différents et en même temps est très « roots ». Avez-vous souhaité faire un retour sur les racines de la musique ou l’esprit africain ?
Ça a été toujours l’esprit africain. En fait, l’album, c’est à la recherche des racines. C’est une musique qui nous revient. L’album est parti du nord du Sénégal. L’histoire dit que plein de musiques sont partis de là-bas : le blues, le reggae, le Latino, les mélanges un peu rock. Tout est parti de là ! Le guitariste avec qui j’ai travaillé, Bah Moody, n’a jamais été fan de la musique moderne. Tout ce qu’on a fait était basé sur la tradition. Cet album, malgré cette variété au niveau de la musique, reste un album africain. Ce qui veut dire que les bases de ces musiques viennent de l’Afrique.
Le titre est aussi évocateur…
Je crois que quelle que soit la base de la musique africaine, nous recevons mais nous avons donné beaucoup. Les gens pensent que c’est maintenant que l’Afrique donne. L’Afrique a toujours donné et peut-être a donné avant de recevoir. Nous ne pouvons pas dire son mot ni évoluer dans le monde si elle ne reçoit pas, parce qu’il ne fait pas se leurrer. On a une grande tradition, une culture très forte, mais on a besoin des autres. C’est ça l’idée de donner et de recevoir.
Mais on reconnaît l’Afrique comme étant la base du rock ‘n roll : les premiers rockers, comme Chuck Berry, étaient d’origine afro-américaine.
Tout à fait. C’est pour cela d’ailleurs qu’un album comme ça qui revient sur les roots est très important car ce que vous dites tout le monde ne le dit pas. Ce que vous connaissez, tout le monde ne le sait pas. Et c’est la musique même qui doit parfois réécrire l’histoire, passer par les mêmes créneaux pour donner la bonne information.
J’adore « Wake Up », le duo avec Neneh Cherry. Pourquoi chanter à nouveau avec elle ? En tout cas, ça n’a rien à voir avec « Seven Seconds » !
Non, ça n’a rien à voir ! J’ai toujours voulu inviter Neneh dans mon style, parce que « Seven seconds » est plutôt une chanson pop. Ça reste toujours une chanson magique et extraordinaire, mais cette fois-ci, j’ai voulu par l’idée de cet album, qui représente les musiques qui me touchent dont Neneh fait partie, j’ai voulu l’inviter et porter aussi le message de l’Afrique. Elle est très intéressante, toujours très « focused » sur ce qu’elle fait.
Vous retrouvez aussi votre groupe Super Etoile sur cet album.
La Super Etoile n’a jamais quitté ma carrière. La Super Etoile a toujours été là. C’est vrai qu’il y a eu des moments où la Super Etoile était beaucoup plus locale qu’extérieure. Par exemple, le dernier album était un album que j’ai fait avec des Egyptiens, une démarche différente. La Super Etoile a toujours été vraiment un orchestre qui suivait mon évolution. Ils ont aussi toujours aimé toutes les expériences que j’ai menées. Par exemple, quand j’allais vers une autre musique, un autre son, les musiciens de Super Etoile disait : « Ça nous intéresse. On aimerait bien aller faire cette expérience avec toi, ne serait-ce que personnellement. » Ils ont toujours été là et c’est ça qui est important parce qu’il ne faut pas se mettre dans une situation où les gens sont là seulement pour travailler. C’est vraiment la passion qui compte.
Comment va la situation en Afrique ? On a l’impression que la situation ne s’arrange pas et les effets des événements mondiaux s’en ressentent sur le continent.
De toute façon, je crois que les problèmes mondiaux auront toujours des effets sur l’Afrique. L’Afrique c’est un continent contradictoire. Par exemple, quand l’apartheid a été aboli et Nelson Mandela est venu au pouvoir, ça a été une grande victoire. Quelques mois plus tard, il y a eu la guerre au Congo. C’est un continent contradictoire. Il y a des problèmes de sécurité. Depuis l’ouverture de l’Europe vers les pays de l’Est, l’Europe a baissé les bras vers l’Afrique. Ils veulent proposer plus de l'aide au pays de l’Est que l’Afrique. Donc ça change des donnes. Je crois le débat sur l’esclavage n’a pas été vraiment apporté en profondeur. Quoique, l’Afrique est victime des effets ou des directions que prennent les décideurs. C’est compliqué : la Chine arrive, l’Europe se penche vers l’Est.
Cependant vous restez optimiste sur l’album.
De toutes les manières, il n’y a pas d’autre chose à faire que d’être optimiste, de travailler, de croire en son continent, d’arriver à réaliser des choses importantes.
Ça vous intéresserait de vous lancer dans la politique ?
Pas au niveau exécutif, c’est-à-dire d’être là pour essayer d’exécuter quelque chose, non. La politique m’intéresse parce que je suis tout ce qui se passe. Je mets la pression là où il faut la mettre. J’utilise tous les moyens que les politiciens utilisent pour communiquer. J’ai la musique je l’utilise pour être la porte-parole de la population. Je pense que c’est important. Il peut arriver un jour que je puisse sentir une personne, une idéologie ou un courant et que je l’adopte pour l’encourager. Ce n’est pas encore le cas. Mais personnellement, non, je ne suis pas intéressé. Je ne pense pas que c’est une idée. Par contre, il faut de l’équilibre dans le monde. Ce que font Bono, Bob Geldof, ce sont des choses importantes.
Pendant le Live 8, avez-vous trouvé qu’il y avait une manque d’artistes africains ?
Oui. Je pense que c’était une erreur et j’en ai parlé franchement avec Bono et Bob. On ne peut pas faire une action aussi grande pour un continent et les oublier. Je n’étais pas très content et je pense qu’il ont bien compris. Evidemment, l’impact de la télévision demande des artistes qui sont plus ou moins connus. Mais ce que j’ai pu faire avec Dido, beaucoup d’artistes internationaux auraient pu le faire avec d’autres artistes africains. Donc on en a parlé. Je pense en tout cas tout ce qui concerne aujourd’hui l’Afrique, soit Bono ou Bob Geldof, ils passent d’abord par moi et d’autres pour savoir ce qu’on en pense. Leur intention est bonne.
C’était juste un mauvais jugement.
Voilà !
Vous avez aussi fait vos débuts au cinéma dans Amazing Grace. Comment c’était l’expérience ?
Ce n’était pas facile dans la mesure où je n’étais pas demandeur. On m’avait contacté dans le cadre de la musique de Amazing Grace. Pendant la lecture du scénario, quelqu’un de mon entourage a dit au réalisateur : « Est-ce que vous avez trouvé la personne pour ce rôle car il ressemble à Youssou.» Et donc après, il ‘mont appelé pour me demander : « Est-ce que ça vous intéresse de jouer le rôle d’Oloudaqh Equiano?” Ils m’ont convaincu, ils m’ont bien entouré pour que je puisse faire le travail. Ça a été vraiment quelque chose d’important pour moi.
Ça vous intéresse de continuer à jouer ?
Déjà il y plein de propositions. Là, pour l’instant, non. Je ne peux pas d’ici un an faire quoi que ce soit car il y a mon album qui sort, j’ai engagé une tournée mondiale.
Vous commencez votre tournée aux Etats-Unis le 15 novembre, où la communauté afro-américaine est évidemment énorme et il y a toute l’histoire tragique qui va avec leur arrivée. C’est un territoire important pour vous ?
Grave ! Mais il y a un grand problème – pas pour moi, en tout cas – de constater que les afro- américains ne sont pas encore intéressés à la musique africaine. Ceux qui vont voir mes concerts ce sont les blancs et les immigrés africains. Vraiment très peu d’afro-américains. Ils ne sont pas encore connectés. Ils sont toujours dans le rap. C’est quand même un peuple qui continue à se chercher, qui a subi tellement de choses… Je pense qu’ils verront réellement le potentiel ou la réalité de l’Afrique un peu plus tard.
Vous avez mentionné le rap. Qu’en pensez-vous ?
Moi, je ne suis pas très rap. Il arrive que j’écoute des textes, comme ceux de Solaar. Je suis non-violent. Je pense que le rap et le hip-hop, en France, au Sénégal ou au Brésil, c’est la voix des gens qui sont dans les banlieues modestes et difficiles et qui parlent à travers le rap de leurs problèmes. Mais ce qui est difficile c’est de voir qu’il y en a qui mélangent la musique avec la violence. Ça, je ne recommande pas.
(source : Metro France)
|